Poésie à Couperin

En 2018, Anne Marenco était interviewée sur son travail avec les élèves du collège Couperin par Fabienne Swiatly pour le numéro Prune de la revue VA! – revue de poésie publiée par le Centre de Créations pour l’Enfance.

Pouvez-vous m’expliquer comment vous faites entrer la poésie dans les écoles ?

Nous proposons aux élèves trois textes (contemporains) dont nous allons tout au long de l’année accompagner la lecture, la mise en voix  et la restitution publique.

Une première séance de travail avec la classe est consacrée à la présentation du projet dans sa globalité et des trois textes choisis. C’est tout de suite l’occasion de s’interroger ensemble : quelle est la nécessité d’écrire, de lire, de parler, de faire entendre, aujourd’hui de la poésie ? Quelle est la nécessité de s’y consacrer ? Les élèves ont souvent le sentiment que la poésie appartient au patrimoine – quand on les interroge sur les poètes qu’ils connaissent arrivent, toujours en tête Lafontaine, souvent Victor Hugo, Prévert parfois (de ces trois-là on pourrait dire qu’ils sont à peu près « partagés »), ensuite Du Bellay, Verlaine, Rimbaud, Apollinaire ou Aragon ne sont plus cités que par quelques-uns selon ce qu’ils ont étudié à l’école les années précédentes. Bref, pour eux les poètes sont (tous) morts et leur lecture de la poésie en est profondément affectée : ils peuvent concevoir qu’elle soit l’expression d’émotions, de sentiments, d’affects qu’ils partagent, mais beaucoup moins qu’elle soit l’expression du monde dans lequel ils vivent.

Les séances de travail suivantes sont consacrées chacune à un des textes sélectionnés et alternent récitation (si des élèves en ont appris des passages – mais ils n’y sont pas obligés), lectures à voix haute et débats. Ces derniers partent toujours des 1ères impressions des élèves : c’était (selon eux) « facile » ou « difficile » à lire, « compréhensible » ou « incompréhensible », et puis on affine : quelle image, quel extrait, quelle ligne a particulièrement retenu l’attention ? Le tableau se couvre de notes qui au fur et  mesure de la séance se relient les unes aux autres, on fait des flèches, des colonnes, on entoure et on souligne des termes, pour aboutir à ce que l’on aime bien appeler un « portrait » et du texte et de la façon dont il a été lu. Ce portrait n’épuise ni les interrogations ni les contradictions éventuelles, c’est tout l’intérêt du débat de clarifier, d’enrichir les interprétations de chacun par celles des autres mais de ne pas figer, de laisser ouvertes les re-lectures possibles et que ça continue encore à travailler, souterrainement. Ce serait terrible d’avoir fini une séance de travail en considérant que nous avons épuisé le texte !

En ce qui concerne les lectures à voix haute, outre qu’elles résolvent souvent d’elles-mêmes ces questions sur la « compréhension », qu’elles rendent très concrètes les notions de rythme, de musicalité… etc., il me semble qu’elles permettent aussi très vite de battre en brèche tout ce fatras d’idées reçues sur le « joli » de la poésie (le « planant », l’évanescent, le sentimental, le désincarné). Dire la poésie, c’est se planter sur ses deux jambes, y être physiquement, énergiquement engagé, presque sportivement. Voilà, on lit avec cette matière-là, avec nos bouches, avec nos pieds, avec nos ventres et faire cette expérience, c’est pour les élèves percevoir qu’écrire c’est aussi être en mouvement (pas seulement dans sa tête) et travailler de la matière, travailler la matière que sont les mots.

Quand les trois textes ont été lus, la classe se constitue en « comité de lecture ». Chacun devient l’avocat du texte qu’il préfère et l’on compte les arguments positifs en faveur de chaque texte défendu. Celui qui obtient le plus de « voix » est celui qui sera ensuite distribué, appris et enregistré sur Radio Clype. Enfin, pour terminer le parcours, en fin d’année, les élèves accueillent dans leur classe l’auteur du texte qu’ils ont choisi.

Comment choisissez-vous les textes que vous proposez aux élèves ?

Nous ne sommes, ni Stéphanie Dast (la professeure avec laquelle je travaille), ni moi-même, des spécialistes de la poésie contemporaine. Oui, nos goûts sont prépondérants dans le choix des textes que nous proposons aux élèves… ils sont aussi, me semble-t-il très éclectiques. Pour n’en citer que quelques-uns lus ces dernières années, il y a eu Comment(s) de Frédéric Forte, D’ de Bernard Bretonnière, V.H.S de Nicolas Vargas, Je travaille pas de Pierre Soletti, Versailles chantiers de Christine Veschambres, C’est corbeau de Jean-Pascal Dubost, Où que j’aille d’Albane Gellé, Mieux taire d’Armand Dupuy, Faiblesse d’un seul d’Emilien Chesnot, Nous avons marché de Yannick Torlini… des textes qui ne sont pas nécessairement destinés à la jeunesse et ceux qui ont été « élus » par les élèves n’étaient pas nécessairement les plus « accessibles » !

Nous avons marché / Yannick Torlini
VHS – Nicolas Vargas

Projet soutenu par le Rectorat de Paris